La réforme des rythmes scolaires

Tribune de Claire Coueignas - 14 février 2014  

La réforme des rythmes scolaires devrait être étendue à toutes les communes à la prochaine rentrée. Une fois encore, «on expérimente» et «on généralise» l’année suivante sans prendre le temps de vérifier l’intérêt de ladite réforme. Pire, on décrète, avant même l’expérimentation, qu’on la généralisera l’année suivante. Et malgré les ratages des uns ou les expérimentations hasardeuses des autres, les inquiétudes des parents ou la réticence des maires (ceux qui ont sagement attendu de voir ce que cela donnait – et ils ont vu), le ministre a décidé que la réforme se ferait quoi qu’on en dise. Dans ce cas, pourquoi avoir appelé «expérimentation» la mise en œuvre de la réforme par 4000 communes en septembre 2013 (23% des élèves) si on ne prend pas en compte les retours de ladite expérimentation ?

Pourquoi cette réforme ? «On» s’est aperçu que les enfants travaillaient mieux le matin et que la réforme des 4 jours (Darcos 2008) leur avait supprimé une plage favorable aux apprentissages. L’objectif était donc de rajouter une matinée MAIS, au lieu de revenir au système antérieur, M. Peillon a voulu faire SA réforme.
Pour mémoire, je rappellerai que la réforme précédente avait fait passer le temps scolaire des enfants de 26 heures par semaine à 24 (bien loin des 27h d’avant la réforme des cycles –Jospin 1990- et surtout des 30h d’avant 1969), les 2h supprimées s'étant transformées pour les enseignants en heures de soutien aux seuls enfants en difficulté (généralement dispensées le soir ou à la pause de midi).
La réforme des rythmes de M. Peillon oblige donc à proposer ces 24h de cours sur 5 matinées et 4 après-midi ce qui, pour une bonne partie des enfants qui restent à l’école de 8h à 18h voire de 7h30 à 18h30 se traduit par une ½ journée supplémentaire à l’école pour le même nombre d’heures d’enseignement.

Les communes qui ont expérimenté la réforme cette année ont donc dû replacer entre 2 et 3h de cours le mercredi matin et donc mettre en place de nouveaux Temps d’Activités Périscolaires (TAP) sur 2 ou 4 après-midi pour remplacer ces heures de cours déplacées. Elles ont dû résoudre de nombreux problèmes de logistique (salles disponibles, matériel nécessaire etc.) et de recrutement d’animateurs puisque, contrairement à la moindre fréquentation des centres de loisirs, pratiquement tous les enfants restent à l’école pendant ces nouveaux temps périscolaires. De plus, la matinée supplémentaire étant le mercredi se sont rajoutés les problèmes d’intendance induits par la cantine et le transport des enfants inscrits aux centres de loisirs à partir des différentes écoles, problèmes qui ne se posaient pas quand le mercredi était libre et même au temps de l’école le samedi (ni école, ni transport). Le premier constat a donc été celui du coût : cette réforme coûte cher. Or le ministère, s’il a consenti à débloquer quelques fonds pour l’année d’expérimentation, ne les reconduira pas. Pire, l’Etat, considérant que les communes sont trop dépensières et dans l’optique du contrôle des dépenses, a décidé de diminuer les dotations à partir de 2014.

Deuxième constat : les TAP, ces activités périscolaires complémentaires, dépendent des possibilités des communes (locaux, associations présentes, finances) : plus elles sont petites et moins il y a de choix et plus il est difficile de recruter pour quelques heures. Certaines n’ont pas beaucoup de locaux hormis les salles de classe : or les classes doivent être réservées au travail sinon il y a confusion dans l’esprit des enfants entre ce qu’on peut faire en activité (parler, bouger, s’amuser) et ce qu’on doit faire en classe (écouter, travailler). D’autres n’ont pas la possibilité des communes «riches» d’offrir de vraies activités de découverte : théâtre, musique, équitation, chinois… espérées par le ministre et se cantonnent à des activités de garderie (coloriage, chants, jeux de société), le temps imparti empêchant des projets plus ambitieux pourtant possibles dans le cadre des centres de loisirs. Résultat : la réforme est inégalitaire alors que l’école doit être la même pour tous.

Enfin, en principe, les écoles privées ne sont pas obligées de faire cette réforme (qui renchérirait les coûts pour les parents), ce qui fait que beaucoup s’en sont abstenues cette année et certaines n’ont pas l’intention de s’y conformer l’an prochain. Cela risque alors de poser des problèmes de garde le mercredi matin pour les parents qui mettaient leurs enfants au centre aéré le mercredi.

Conclusion : M. Peillon veut imposer une réforme inégalitaire et coûteuse. La question inévitable est donc : qu’apporte-t-elle vraiment aux élèves ?

En effet, qu’en pensent les intéressés ?

  • Les enfants (surtout les plus jeunes) ont eu beaucoup de mal à s’adapter à des journées dont les horaires ne sont jamais les mêmes, où le personnel change tout le temps et où on leur demande de «choisir» une activité dont ils ne connaissent rien (puisqu’ils viennent avant tout à l’école pour «apprendre»).
  • Les parents, surtout au début, ont trouvé les enfants fatigués par les 5 jours consécutifs ou désorientés par les changements continuels de référents adultes ; beaucoup trouvent l’offre d’activités peu intéressante et les emplois du temps compliqués. Mais la majorité des parents qui travaillent et laissent leurs enfants de toute façon à l’étude ou à la garderie s’en satisfont. Par contre, les parents trouvent la réforme parfaitement inutile en maternelle.
  • Les enseignants n’ont souvent pas été associés au choix des contenus des activités mais ont dû parfois céder leur classe (les empêchant ainsi de préparer leur salle pour le travail du lendemain et les obligeant à mettre leur matériel sous clé) ; ils se sont inquiétés de laisser les élèves à des inconnus (surtout au début, lors de la mise en place des équipes) et ont subi les récriminations des parents en cas de problème ; ils s’accordent à dire que les enfants sont plus fatigués et difficiles en fin de semaine.
  • Les maires : ils s’aperçoivent que la réforme leur coûte plus cher que prévu, que certaines activités retenues ne fonctionnent pas malgré les bonnes volontés ou que certains animateurs (dont le recrutement et le turn-over est important) n’arrivent pas à gérer des enfants excités après 5h de cours et qu’en plus les parents (leurs électeurs) ne sont pas satisfaits et pointent le moindre problème.
  • Les associations de parents d’élèves : si la FCPE (naturellement à gauche) soutient le gouvernement dans sa démarche et veut encourager les temps périscolaires en tant que temps éducatifs, la PEEP (apolitique) s’interroge sur les modalités pratiques, la qualité des activités et des intervenants, le coût important et l’importance de tenir compte de l’avis des parents. Quant à l’APEL (école privée), elle apprécierait une vraie réforme dans l’intérêt des élèves mais qui ne se transforme pas en garderie payante…
  • Le ministère se dit satisfait de la mise en place de la réforme : les remontées en novembre 2013 était à 93% positives (pas de problème particulier) et 88% des communes non concernées cette année sont prêtes à mettre en place la réforme à la prochaine rentrée.

Donc, après des débuts parfois chaotiques, les écoles qui ont fait le choix de la réforme ont trouvé leur rythme de croisière. Cependant, l’expérimentation aurait besoin d’une vraie analyse de ce qui marche et de ce qu’il ne faut pas faire et le faire savoir (pour éviter des erreurs aux autres) avant toute généralisation. Or les communes doivent dès à présent savoir comment s’organisera la rentrée scolaire, quels seront les horaires et les activités proposés, les animateurs à recruter… et le budget à prévoir (le budget communal se vote entre décembre et février d’habitude).

Pour autant, ce n’est pas parce que la réforme se passe «bien» qu’elle est nécessaire : parce qu’elle coûte beaucoup d’argent, il faut qu’il y ait un vrai avantage pour les enfants et qu’elle améliore leur apprentissage et leurs résultats scolaires. L’intérêt de cette réforme ne devrait pas être de faire découvrir (ou pas) de nouvelles activités mais de donner les meilleures conditions de scolarité aux élèves. Ce n’est pas la socialisation des enfants qui est en jeu (1/2 journée supplémentaire, nouvelles activités collectives) mais leur conditions d’apprentissage. Donc il faut du temps pour réaliser la collection des retours d’expérience (au bout d’un ou deux trimestres et non pas un seul mois) auprès des enseignants (attention des élèves, acquisition des savoirs etc.), en faire l’analyse et en tirer des recommandations. L’ensemble peut difficilement se faire en quelques semaines. Et même si près de 90% des communes sont «prêtes» pour la rentrée, beaucoup de maires demandent néanmoins le report de la réforme afin que soient tirées les leçons de cette expérimentation avec cette question incontournable : est-ce vraiment utile ?

  • si oui combien ça coûte vraiment ? l’intérêt pour les enfants vaut-il réellement les efforts financiers nécessaires, surtout dans la conjoncture actuelle ?
  • si non comment faire autrement : retour au 4 jours, passage au samedi plutôt qu’au mercredi, retour au 27h d’enseignement, etc. ?

En conséquence, généraliser la réforme sans se poser la question de l’utilité de celle-ci, c’est seulement être idéologique. Répondre à cette question en prenant le temps nécessaire, c’est être responsable.


Claire Coueignas
Ancienne présidente de la PEEP de Carrières/Seine 1992-2001
Ancien maire-adjoint à l’enseignement de Carrières/Seine 2001-2007
Déléguée DLR de la 4ème circonscription des Yvelines


Références :
Premier bilan de la réforme: http://www.education.gouv.fr/cid74941/nouveaux-rythmes-scolaires-a-la-rentree-2013-premier-bilan-de-l-application-de-la-reforme-dans-les-communes-engagees.html
http://www.education.gouv.fr/cid76972/rythmes-scolaires-88-des-communes-pretes-pour-la-rentree-2014.html
Baisse des dotations aux communes: http://www.lefigaro.fr/flash-actu/2013/10/22/97001-20131022FILWWW00223-collectivites-baisse-des-dotations-votee.php
PEEP: http://peep.asso.fr/actualites/communiques-de-presse/rythmes-scolaires-les-difficultes-sont-toujours-la-et-les-parents-aussi-/
FCPE: http://www.educationetdevenir.fr/spip.php?article1119 voir la tribune parue dans le Libération du 7-10-13
APEL: lire le communiqué sur http://www.apel.fr/lactualite-de-lapel/4-actus-apel/581-reforme-des-rythmes-scolaires-lapel-regrette-le-manque-dambition-du-projet.html
DLR: http://www.debout-la-republique.fr/article/rythmes-scolaires-la-de-scolarisation-de-l-ecole
http://www.debout-la-republique.fr/communique/rythmes-scolaires-soutien-aux-gilets-jaunes